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VALEURS & IDENTITES COLLECTIVES AU MAROC

Contribution écrite du Professeur Hassan Rachik à la rencontre organisée par Bayt Al Hikma à  Meknès sur les « valeurs de la société démocratique »

J’aimerai d’abord rapidement soulever une question relatives au rapport entre nos recherches en sciences sociales et les valeurs. Il va de soi qu’un chercheur consacre son temps à des questions ou à des objets qui ont une valeur pour lui et pour la société (ou un segment de cette société) dans laquelle il vit. Le choix des objets est orienté par le rapport du chercheur aux valeurs… Je vis dans une société, et je suis conscient que la majorité des sujets que j’ai choisis l’étaient parce que je suis anthropologue mais aussi parce que je suis marocain résidant au Maroc, musulman, berbère, citadin, homme etc. engagé dans un système conflictuel de valeurs. Le fait que je consacre des études au sacrifice, à des pratiques réputées marginales et hétérodoxes, à des nomades qui sont à la marge de la marge, aux identités collectives etc. est un choix qui se fait dans le cadre d’un système conflictuel de valeurs. D’autres chercheurs auraient trouvé ce genre d’études futile, sans intérêt et sans valeur.

Par ailleurs, un chercheur peut être, dans sa vie quotidienne ou politique, nationaliste, arabiste, amazigh etc. Il peut détester tout ce qui rappelle la tribu, comme il peut être un fervent nostalgique de l’époque tribale. Il peut être pour ou contre l’enseignement de la langue amazighe, il peut valoriser le pluralisme culturel ou le contraire, etc. En étudiant les identités collectives, je ne cherche ni à plaire à telle partie ni à mécontenter telle autre. Je ne prétends pas être neutre par rapport à toutes ces questions, mais j’essaie de l’être après avoir choisi le sujet de mon étude. Autrement dit, j’assume mes valeurs dans le choix de l’objet de l’étude : par exemple, je valorise toute situation politique et culturelle où des individus peuvent exprimer librement leurs idées, leurs identités etc. Je ne dévalorise pas les pratiques rituelles dites populaires… Cependant, une fois le sujet choisi, j’essai de calmer mes différentes identités, aussi molles soient-elles, en m’appuyant essentiellement sur mon identité d’anthropologue. Pour simplifier, je conçois le rapport entre mes différentes identités sous la forme d’un dialogue, entre la personne que je suis (c’est-à-dire un nœud d’attachements et de détachements identitaires, de rôles sociaux…) et l’anthropologue (un rôle parmi d’autres avec d’autres nœuds d’affiliations académiques, scientifiques, philosophiques) que j’essai d’être. C’est un dialogue dont l’issue n’est jamais sure, mais c’est un dialogue auquel je tiens et que les traditions des sciences sociales et notamment l’écriture me permettent de mener et d’objectiver. Le fait de se relire constitue une grande chance qui permet de créer une distance entre « un moi-même qui a écrit » et « un moi-même qui ne cesse de relire ses propres textes» (C‘est pourquoi, il s’agit, grâce au texte devenu un objet externe, d’un dialogue et non d’un monologue intérieure)

Permettez-moi de rappeler le cadre général de mes recherches sur les identités collectives. J’ai commencé (1982) par étudier les usages politiques des identités tribales dans des contextes conflictuels. En même temps, je me suis intéressé à la manière dont sont utilisées, en milieu urbain, les notions de « beldi » et de « roumi » (domaine vestimentaire et ameublement). A partir de 1998, j’ai élargi le champ de mes études aux productions idéologiques des intellectuels nationalistes, puis à celles des intellectuels défendant l’identité amazighe. Partant de ces études, je vous propose de considérer non pas les contenus de ces identités collectives mais leurs formes. Des identités islamistes, amazighes, nationalistes etc. peuvent partager des formes communes : contextuelles, essentialistes, totalitaires, impératives etc.

1. L’identité collective est un moyen de classification des gens et des groupes sociaux. Les critères de classification sont multiples et divers (la religion, la langue, la nationalité, le métier etc.) : la religion peut être utilisée pour classer les gens en boudhistes, chrétiens, juifs, musulmans, etc. Celui de la nationalité distingue les Marocains des Espagnols, des Algériens etc. Le classement des gens et des groupes n’est pas nécessairement exclusif ni univoque. Il varie selon les situations. Des personnes, que la religion sépare, peuvent invoquer la nationalité comme trait commun: Juifs et Musulmans marocains. Inversement des personnes, que la nationalité sépare, peuvent invoquer une religion commune (l’Islam pour des musulmans indiens et marocains) ou une langue commune (l’amazighe pour les Amazighs algériens, marocains, touareg etc.) Les classifications peuvent être relatives et contextuelles en ce sens qu’une personne ou une communauté peuvent s’identifier, selon les contextes, à plusieurs identités collectives. On peut, par exemple, invoquer, selon les situations, son identité tribale, régionale, musulmane, arabe, amazighe, africaine etc. On peut ou non établir une hiérarchie entre ses différents attachements identitaires. Dans un cas, on valorise une identité collective sur le reste (la tribu avant la nation ou l’inverse, la religion avant la langue ou l’inverse etc.) Dans l’autre, la question de la hiérarchie est évacuée. Il sera question d’une identité plurielle mettant sur un même pied les différentes identités collectives dont on se réclame. Il existe cependant un cas extrême où l’idée d’une identité relative et contextuelle est carrément exclue et où une seule et unique identité est retenue indépendamment des contextes. La classification ici se réduit à une opposition binaire entre un Nous et l’Autre (définis de façon absolue).

2. L’identité collective est définie à partir d’éléments communs comme la langue, la religion, les traits culturels, les coutumes. Lorsqu’on croit qu’elle est fondée sur une culture commune, cette culture est considérée comme extérieure à l’individu lui imposant son identité. On qualifie ce type de conception de l’identité de substantiviste ou d’essentialiste. Les identités collectives, notamment celles culturelles ou ethniques, sont souvent présentées sur le mode du statut prescrit : on hérite son identité. Les identités politiques sont souvent présentées sur le mode du statut acquis. Elles impliquent l’idée de la conversion et de la volonté individuelle, et donc une conception subjective de l’identité. Par exemple, un Amazigh peut être celui qui parle un dialecte berbère (définition objective), celui qui descend de parents berbérophones (identité prescrite), ou celui qui revendique cette identité (définition subjective). L’amazighité peut être perçue comme un héritage du passé. Elle peut être, au contraire, présentée comme un ensemble d’attitudes positives récentes à l’égard de la langue et de la culture amazighes. On devient Amazigh comme on devient nationaliste, arabiste, islamiste ou marxiste, il s’agit d’une conversion idéologique. Il y’ a des intellectuels berbérophones, qui (islamistes et panarabistes) qui refusent cette conversion, qui affirment que la langue des Marocains est l’arabe et vont jusqu’à appeler à la liquidation des dialectes berbères.

3. L’identité collective est impérative, en ce sens qu’elle ne dit pas seulement CE QU’ON EST mais aussi CE QU’ON DOIT FAIRE. Cependant on peut distinguer, grossièrement, selon l’extension et le degré de leur autorité, deux types d’identités impératives. On parle d’ identité collective totalitaire lorsque qu’elle vise à infiltrer toutes les sphères de la vie sociale et notamment ce qui est donné au regard (le corps, le vestimentaire, l’ameublement…) Le corps et le vestimentaire constituent la cible idéale des identités totalitaires à cause de leur dimension spectaculaire : les gens disent (ou sont obligés de dire) ce qu’ils sont à travers leurs vêtements et leurs corps (cheveux longs, skinhead, manières de porter barbe, voile, tatouage…) Elles imposent aussi sur le plan des relations sociales d’autres contraintes sur les partenaires à choisir (amis, conjoint, collègues, clients …) A l’opposé de l’identité totalitaire, celle sélective indique aux gens ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent faire à des occasions déterminées et dans des secteurs limités de la vie sociale : porter tel vêtement (jellaba et caftan) pendant les fêtes ou à l’occasion des cérémonies domestiques. A l’occasion d’un deuil, les femmes ne doivent pas porter un vêtement occidental (roumi). Les parlementaires portent le costume national le jour de l’inauguration de la session d’octobre. On serait devant une conception impérative totalitaire si, en vue de démontrer leur marocanité, on demandait aux Marocains de ne porter que les vêtements traditionnels, aux parlementaires de porter le costume national dans leur vie quotidienne. L’identité impérative totalitaire vise à organiser et à uniformiser la vie sociale privée et intime des gens. Son idéal consiste dans l’effacement de l’individualité des gens en les rendant interchangeables. Plus l’identité collective est sélective, limitée à quelques secteurs de la vie sociale, plus faible est son pouvoir contraignant. On n’est pas obligé pour revendiquer une identité collective de vouloir endosser jour et nuit toute une culture. Quelques emblèmes suffisent pour référer à une identité collective. Ces emblèmes sont certes nécessaires à la survie et à la cohésion d’un groupe social. Toutefois, moins ces emblèmes sont nombreux plus large serait l’autonomie (en termes identitaires) de l’individu. L’identité collective impérative implique la multiplication des sanctions (organisées ou diffuses) en cas de transgression des normes définissant l’identité du groupe. Comme exemple de sanctions diffuses, on peut citer le cas assez courant des gens francophones qui, dans des meetings, sont sommés de parler en arabe. Comme exemple de sanctions organisées, on peut citer celles prévues par le droit positif (en cas d’atteinte aux symboles de la nation, le drapeau par exemple)

L’identité collective peut être REPRESENTEE comme un système classificatoire, mais elle peut être UTILISEE comme un moyen de mobilisation, comme un instrument politique dans le cadre d’une compétition pour le pouvoir.

QUESTION

Tout débat politique devrait comparer les formes identitaires mentionnées aux valeurs que chaque personne ou groupe défend. Par exemple : une conception essentialiste des identités collectives est-elle compatible avec les valeurs de liberté individuelles, de tolérance etc. ?

mai 13, 2008 - Posted by | Uncategorized

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