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Avons-nous le droit d’enseigner les valeurs?

1ère Université de Bayt Al Hikma

Les valeurs et l’Ecole

Le 26, 27, 28 et le 29 janvier 2011

Avons-nous le droit d’enseigner les valeurs?

Par Gerhard Seel (Berne)

Avant-propos

J’aimerais dire tout d’abord combien je me sens honoré par l’invitation du Bayt Al Hikma. Parler à un auditoire visiblement passionnée par la vérité et engagée à la transmettre à nos enfants est un grand défit pour moi. J’aurais aimé pouvoir vous parler en arabe, dans la langue des poètes et des philosophes, mais, hélas, la belle s’est refusée à moi. C’est encore un échec de l’école. Ainsi les traducteurs auront la tâche de rendre à mes pensées leur véritable beauté et je les en remercie de tout cœur.

Je vais vous parler d’un sujet qui me tient à cœur et que j’aimerais recommander  à votre raison et à vos coeurs. Du temps où je faisais mes études, la science de l’éducation fut confiée à des philosophes. Ainsi eus-je  le privilège et le bonheur d’écouter à l’université de Bonn l’inoubliable Theodor Litt qui nous montrait dans une dialectique irréfutable qu’on ne saurait éduquer  une élève ni en la soumettant à une stricte discipline, ni en lui laissant toutes les libertés mais plutôt en défiant ses forces intellectuelles et morales de se montrer égales à celles du maître. Depuis on à jugé mieux de concevoir les sciences de l’éducation comme sciences empiriques et de leur confier des questions aussi importantes que p.e. s’il fallait remplacer les bancs par des chaises dans une salle de classe où s’il serait préférable de les arranger en demi-cercle plutôt qu’en ligne. Face à ce tournant malheureux je félicite les organisateurs de cette première université de Bayt Al Hikma d’avoir rendu à la pédagogie sa dimension philosophique en posant la vraie question sur l’enseignement. C’est la question de savoir quel rôle l’école est appelée de jouer dans la formation morale des futurs adultes, c’est-à-dire des futurs citoyens autonomes, libres et responsables. Et cette question est bel et bien une question philosophique. Permettez-moi de lui donner un sens encore plus radicale – la philosophie, vous le savez, est une interrogation radicale. Avons-nous le droit d’inculquer dans les cœurs de nos enfants les valeurs que notre société et notre système politique reconnaît comme valables ?

Laissez-moi, avant d’expliquer pourquoi cette question est incontournable, formuler le but de mon intervention. Il est double :

1. J’aimerais montrer que nous avons en effet ce droit et pourquoi nous l’avons.

2. Je vais formuler une condition sine qua non de ce droit. Nous l’avons, en effet, si et seulement si nous incluons une réflexion critique sur les valeurs dans leur enseignement même.

2. Le droit à l’éducation morale est douteux.

Madame le Ministre a dit avant-hier – et cela à juste titre – que l’école ne forme pas seulement des capacités techniques – comme savoir lire et écrire, savoir calculer et utiliser un ordinateur – mais également et en premier lieu des compétences sociales et morales. La formation des capacités comme but de l’école n’a jamais été mise en question. L’éducation sociale et morale, par contre, est une entreprise hautement problématique. Car on peut douter avec raison qu’elle soit justifiée. Je vais illustrer cela par la figure littéraire de la ‘belle âme’.

Qu’est-ce qu’une ‘belle âme’[1] ? Que signifie au juste la qualification d’être beau qui lui est attribuée ?  La ‘belle âme’ est belle parce qu’elle n’est pas tâchée par la culpabilité. Mais elle ne peut pas s’attribuer cette innocence comme mérite. En effet, elle n’est pas innocente parce qu’elle a résisté vaillamment à la tentation, mais parce qu’elle n’a aucune connaissance de normes ou de valeurs par rapport auxquelles elle pourrait pêcher. En effet, comme je vais montrer plus tard, sans connaissance de normes et de valeurs il n’y a pas de responsabilité et sans responsabilité pas de culpabilité. La ‘belle âme’ est donc innocente sans mérite, elle est innocente par ignorance. Elle est dans cet état de bonheur duquel nous nous souvenons comme le paradis de notre enfance où nous ne savions pas encore faire la différence entre le bien et le mal.

Et voilà ce que nous faisons à nos enfants par l’éducation morale. Nous les faisons sortir de cet état d’ignorance morale en les confrontant avec les valeurs et les normes de notre société. Cependant ils ne sortent pas seulement de l’état d’ignorance, mais également de l’état d’innocence et du bonheur qui l’accompagne. C’est dans ce sens que j’interprète le mythe de la chute et de l’expulsion du paradis. Le serpent dit à Adam et Eve : ‘Vous serez comme Dieu sachant le bien et le mal’. Le paradis n’est rien d’autre que l’état où on ne connaît pas la différence entre le bien et le mal et Adam et Eve ne sont pas expulsé du paradis parce qu’ils ont transgressé une norme divine, mais parce qu’ils ont osé acquérir la connaissance du bien et du mal et cet connaissance même signifie la sortie du paradis. C’est d’ailleurs la seule interprétation qui nous permette  d’accepter le dogme du péché originel. Chacun est coupable de ce péché par le fait qu’il est sorti de l’ignorance originelle. Toutefois ce ne sont pas les enfants qui en sont responsables, mais les parents et la société qui les ont fait sortir du paradis sans même leur demander s’ils le veulent.

Ce n’est pas une petite affaire et nous devons nous demander si nous avons le droit de priver nos enfants du paradis. Le poète allemand Johann Wolfgang von Goethe a formulé un reproche correspondant à l’adresse des forces célestes :

Ihr führt ins Leben uns hinein,

Ihr lasst den Armen schuldig werden,

Dann überlasst ihr ihn der Pein,

Denn alle Schuld rächt sich auf Erden.[2]

Je vous en donne ma traduction:

‘Vous (les forces célestes) l’introduisez dans la vie,

Vous faites en sorte que le pauvre devienne coupable,

Ensuite vous le livrez à la peine  (de ses remords),

Puisque toute faute est expiée sur terre.’

Ce que Goethe reproche ici aux forces célestes ce n’est pas d’avoir donné la vie à l’être humain, mais de lui avoir donné la possibilité de culpabilité. C’est exactement cela que nous faisons par notre éducation morale. Devrions-nous donc y renoncer ?

3. L’éducation morale est justifiée à deux conditions.

A première vue il semble absurde de vouloir renoncer à l’éducation morale. Mais les amoralistes[3] de toute couleur ont toujours soutenu cette position et, comme nous l’avons démontré, il y a de bons arguments en sa faveur. Vu ces arguments nous pouvons formuler les deux conditions suivantes pour une justification du droit à une éducation morale :

1. L’état de responsabilité morale est préférable à l’état d’innocence naïve, même si ce premier implique la culpabilité morale.

2. Nous sommes en mesure de justifier la validité de nos exigences morales, à savoir la validité de nos valeurs et de nos normes. Comme vous voyez, cette deuxième condition nous ramène au sujet de notre colloque ‘l’école et les valeurs’.

Montrer que ces deux conditions sont remplies est la tâche propre à l’anthropologie philosophique et à la philosophie morale. Le temps ne me permet pas d’entrer dans les détails de ces deux tâches philosophiques comme il se devrait. En ce qui concerne la première, je vous rappelle la belle conférence de Mohammed Doukkali et ce qu’il a dit sur l’Emile de Rousseau.  En effet, Rousseau veut nous faire comprendre que l’état de responsabilité morale est le seul qui convienne à l’être humain. Influencé par Rousseau Kant va dire plus tard que nous n’avons pas seulement le droit, mais l’obligation de sortir de l’état de minorité dont nous sommes nous-mêmes responsables.[4] Nous sommes responsables de cette minorité si nous n’osons pas nous servir de notre propre jugement moral. Mais pour pouvoir faire cela nous avons besoin d’une connaissance morale et cette dernière nous est procurée par l’éducation morale.

La deuxième tâche de la philosophie pratique est beaucoup plus difficile à remplir. En effet, comme nos collègues sociologues l’ont souligné hier, les normes et les valeurs sont différentes d’une société et d’une culture à l’autre et même à l’intérieur d’une même culture. Cela montre que les valeurs et les normes ne peuvent pas toutes avoir une validité absolue. Les relativistes en ont conclu que toutes les valeurs et les normes sont socialement relatives. Nous verrons plus tard que cette conclusion n’est pas justifiée. Mais à première vue, elle semble s’imposer.

Mais il y a une position encore plus radicale qui nie que la deuxième condition puisse être remplie, à savoir le scepticisme pratique. En niant qu’il  y ait de normes ou de valeurs dont on puisse prouver la validité objective ils se flattent de rendre à l’humanité l’innocence perdue. Vous connaissez tous le dicton de Dostojewski : ‘Si Dieu n’existe pas, tout est permis.’ La version laïque de ce dicton est : ‘S’il n’y a pas de normes et de valeurs objectivement valables, tout est permis’. Si le scepticisme pratique a raison tout est donc permis.

Il y deux versions du scepticisme : Les uns nient qu’il y ait une proposition théorique qui soit vraie, ou qu’il y ait une proposition pratique qui soit valable.[5] Les autres sont plus prudent et nient seulement qu’on puisse justifier la vérité ou la validité d’une proposition et disent par conséquent qu’on doit s’abstenir de toute prétention à la validité ou à la vérité. La première version se heurte à l’objection bien connue qu’elle doit ou bien admettre que sa propre affirmation n’est pas vraie – dans ce cas elle est falsifiée – ou bien prétendre qu’elle soit vraie – dans ce cas il ne peut plus être vrai que toutes les propositions sont fausses. Il est beaucoup plus difficile de réfuter la seconde version du scepticisme. Car ses adhérents argumentent que la thèse qu’il n’ y a pas  de normes et de valeurs objectivement valables est aussi forte que la thèse qu’il en a, donc que les deux sont équipollents. Et si les choses sont comme cela on doit s’abstenir d’affirmer l’une ou l’autre.

Mais à la différence du scepticisme théorique le scepticisme pratique nous offre deux failles par lesquelles on peut l’attaquer.

On doit reconnaître tout d’abord que dire qu’on doit s’abstenir de toute affirmation c’est formuler une norme. On peut donc demander aux sceptiques s’ils considèrent  cette norme comme valable. Si leur réponse est affirmative ils reconnaissent qu’il y a au moins une norme valable. Si leur réponse est négative, on a le droit de la négliger. La deuxième faille de la position sceptique ressort de l’équipollence même des deux affirmations. Si la thèse est aussi forte que sa contradictoire, il n’est pas exclut qu’il y ait des valeurs ou des normes objectivement valables. Mais s’il y a une possibilité qu’il y ait une norme ou une valeur objectivement valable il n’est pas dépourvu de sens que de se mettre à la recherche de la valeur ou de la norme objectivement valable. Il y a donc une autre conclusion qu’on peut tirer de la situation d’équipollence décrite par les sceptiques. Au lieu de s’abstenir de tout jugement pour toujours on peut s’engager dans une recherche et seulement s’abstenir de tout jugement aussi longtemps que cette recherche n’a pas aboutit à un  résultat positif.

On peut même argumenter que nous sommes obligés de nous engager dans la recherche de normes et de valeurs objectivement valables. Il est évident que la découverte de normes et de valeurs objectivement valables changerait la situation fondamentale de notre vie. Car si une telle norme est découverte nous ne pouvons plus nous tirer d’affaire en disant que tout est permis. Au contraire, cette norme nous rendra responsable. Quelqu’un qui aura compris cela – et tout un chacun est capable de le comprendre -, s’imposera donc le devoir de réfléchir sur les valeurs et les normes et d’établir lesquelles d’entre elles sont objectivement valables. Cette réflexion est le travail du philosophe. Philosopher est donc une obligation morale pour chacun qui comprend l’importance de la question morale pour sa propre vie. Mais si cela est vrai, la philosophie ne peut pas être une affaire purement académique, elle ne peut pas se renfermer dans une tour d’ivoire. Car, on ne peut pas demander à chacun de faire des études académiques pour faire face à sa responsabilité morale. La philosophie doit plutôt être accessible à tout le monde, à l’homme dans la rue aussi bien qu’aux intellectuels et aux érudits. Cela fut déjà  le message  du père de la philosophie, Socrate, qui allait dans les rues et les marchés d’Athènes pour dialoguer avec chacun qui voulait bien s’y engager sur ce que signifie ‘mener une vie vertueuse’, seule condition second lui pour mener une vie heureuse. Ainsi affirme-t-il dans l’Apologie qu’une vie qui n’est pas mise à l’épreuve ne vaut pas la peine d’être vécue. De cette position on peut tirer beaucoup de conclusions. Je n’en développerai qu’une seule. Elle concerne justement l’éducation morale.

La responsabilité morale qu’est-ce ?

Comme vous le savez, Sartre soutient que pour être responsable il faut être libre et être libre implique la responsabilité. Il a sans doute raison. Mais il oublié les autres conditions qui doivent être remplies pour que l’homme soit responsable. En effet, comme je l’ai montré dans un de mes articles[6] , ‘être responsable’ est un prédicat à 5 places. Il doit être formulé comme suit :

x est responsable pour y devant u contre q sur la base de v.

Cela veut dire qu’un sujet x est responsable pour ses actions y devant un juge u contre un accusateur q sur la base des normes valables v.

Parmi ces cinq variables les normes valables jouent un rôle décisif. Nous sommes responsables dans la mesure ou il y a des normes valables qui définissent ce que nous devons faire. Mais il y a trois types de validité et par conséquent trois types de responsabilité : la validité subjective, la validité conventionnelle et la validité objective.

Une norme est subjectivement valable si un sujet individuel la considère comme valable ou s’il l’a mise en vigueur pour lui-même.

Une norme est conventionnellement valable si un groupe social ou une société l’a mise en vigueur pour le groupe social ou la société respective.

Une norme est objectivement valable s’il y a une obligation de la respecter indépendamment de toute mise en vigueur par un individu ou une société.

Dans le cas idéal les normes subjectivement valables co-incident avec les normes conventionnellement valables et ces dernières avec les normes objectivement valables. Mais l’homme est un être faillible et ses forces intellectuelles sont limitées. C’est pourquoi la connaissance parfaite des normes objectivement valables n’est qu’un but, mais pas une réalité. Seul Dieu dispose de cette connaissance de façon infaillible.  C’est pourquoi nous devons nous contenter d’établir notre responsabilité dans la vie sur la base des deux autres types de validité.

Il en résulte une double responsabilité : nous sommes responsable d’un côté par rapport aux normes que la société nous impose et de l’autre côté par rapport aux normes que nous avons imposées à nous-mêmes. Ces dernières sont ce que Kant appelle les maximes. Je parle dans le premier cas de responsabilité juridique et dans le second cas de responsabilité morale.

Cette distinction est très importante. Elle nous permet de résoudre le vieux problème théologique de savoir si la miséricorde divine est compatible avec la justice divine. En effet, le pardon de Dieu semble injuste. Il n’y a qu’une seule façon de défendre Dieu contre l’accusation que sa miséricorde transgresse les normes de la justice. C’est de considérer qu’au jour du dernier jugement Dieu va établir la culpabilité de chacun non pas sur la base des normes objectivement valables, mais plutôt sur la base des normes que chacun a tenues pour valables. Procéder de la sorte est juste et miséricordieux à la fois. C’est miséricordieux puisque la sévérité d’un jugement sur la base des normes objectivement valables n’est pas appliquée. Mais c’est juste en même temps puisque le pêcheur peut demander à Dieu :

Quoi d’autre aurais je dû et pu faire que ce que selon ma bonne foi et ma meilleure connaissance j’ai jugé être mon devoir ? Et, selon ma conviction, Dieu ne peut exiger rien de plus, à condition que le pêcheur ait fait tous les efforts possibles pour connaître les normes objectivement valables. Cet argument prouve donc d’un autre point d’approche la validité objective de la norme qui exige la réflexion philosophique sur les normes. Cette réflexion est une obligation morale pour tous ceux qui ont compris la différence entre les différents types de responsabilité. Mais d’où vient ma conviction qu’il y a vraiment des normes objectivement valables ?

Y a-t-il des valeurs et des normes objectivement valables ?

Pour répondre  à cette question il faut tout d’abord définir les termes ‘valeur’ et ‘ norme’. Les valeurs et les normes sont des propositions pratiques, c’est-à-dire des propositions qui disent qu’un certain état de choses doit être le cas. En tant que telles les valeurs et les normes  servent de critères de décision. Les normes font cela de manière directe, puisqu’elles prescrivent  ou interdisent directement une certaine décision. Par contre, les valeurs sont des propositions qui disent d’un état de choses qu’il vaut mieux (qu’il est préférable) qu’il soit le cas plutôt qu’il ne soit pas le cas. Les valeurs peuvent également servir de critère de décision, mais seulement de manière indirecte. Car, pour les employer comme critères de décision nous avons besoin d’une norme qui nous prescrit de nous décider en faveur de la réalisation d’une valeur  ou, si nous devons nous décider entre plusieurs valeurs, de donner la préférence à celle qui occupe le rang le plus haut. Une autre différence entre les normes et les valeurs consiste dans le fait que certaines d’entre les premières sont universellement et objectivement valables tandis que les valeurs ne valent que pour des individus ou des sociétés particulières. C’est le système de valeurs qu’elle a mis en vigueur pour lui-même qui définit une personne humaine et c’est le système de valeurs qu’elle a mis en vigueur qui définit une société ou une culture. Normalement il y a une différence entre les valeurs d’un individu et les valeurs d’une société. Il est caractéristique  pour une société libérale d’instaurer un méta principe qui interdit d’imposer les valeurs d’une société aux individus. Dans le cas des normes, par contre, la société a la droit d’imposer ses normes à ses membres à travers le système juridique à la condition, bien entendu, qu’elles soient objectivement valables.

Mais comment peut-on prouver qu’il y a des normes  universellement et objectivement valables? Il ne faut surtout pas soutenir cette thèse de façon dogmatique. Au contraire, il faut prendre les arguments des relativistes et des sceptiques au sérieux. Face à ces arguments, on ne peut que soutenir une position minimaliste, c’est-à-dire défendre le principe pratique le plus faible possible qui permette encore d’éviter que tout est permis en matière morale. A mon avis, ce principe est la norme qui exige de chacun de mener une vie rationnelle.[7] Il s’agit ici d’une méta norme qui est, selon ma conception, la  norme suprême. On mène une vie rationnelle si, au lieu de prendre des décisions de façon aveugle, on utilise des critères de décision valables quand on prend des décisions. Les critères de décision sont les normes et les valeurs. Pour mener une vie rationnelle nous avons donc besoin de normes et de valeurs et comme ces normes et valeurs ‘ne tombent pas du ciel’ – comme disait Marx – il faut bien que nous les inventions nous-mêmes et que nous les mettions en vigueur pour nous-mêmes dans un acte d’auto-obligation.

Il s’avère donc que le plus haut principe pratique est une ‘méta-norme’ formulée dans une métalangue. Car, il s’agit d’une norme qui exige de mettre d’autres normes et valeurs en vigueur et qui permet de juger si ces normes sont valables.

Cette position nous permet d’éviter le scepticisme pratique et de donner une réponse aux relativistes. Comme vous l’avez vu plus haut, je distingue deux types de normes : les normes qui concernent immédiatement nos actions – je les appelle ‘normes d’action’ – et les normes qui concernent notre attitude et notre comportement face à ces premières – je les appelle ‘méta-normes’.  Sur cette base, je soutiens contre les relativistes  qu’il y a des normes universellement et objectivement valables. Mais il s’agit là de méta-normes, à savoir de normes qui sont situées au niveau du métalangage. Par contre, je donne partiellement raison aux relativistes en ce qui concerne les normes d’action. Comme ces normes sont mises en vigueur par des sociétés et par des individus elles ne peuvent qu’être relatives à cette société et à ces individus. Ces normes ne sont donc pas universelles. Mais les relativistes ont tort s’ils en concluent que les normes d’action ne sont pas objectivement valables. S’il y a un méta-principe objectivement et universellement valable qui exige que les sociétés et les individus mettent en vigueur des normes qui règlent leur vie sociale et leur vie individuelle, ces normes  ne valent, certes, que pour des sociétés particulières et pour des individus, mais leur validité est tout de même objective dans le sens que mêmes les membres d’une société différente peuvent juger si elles sont valables pour la société en question.

Cela ne veut pas dire qu’une société puisse mettre en vigueur  n’importe quelle norme. Il y a plutôt un méta-principe qui interdit à toute société de mettre en vigueur des normes qui interdisent à ces membres plus qu’est absolument nécessaire pour protéger la liberté de ses membres. J’appelle cette méta-norme ‘principe du minimalisme’ ou ‘principe libéral’. Il y a une deuxième méta-norme qui interdit à toute société de restreindre la liberté d’action de ses membres de façon inégale. J’appelle cette  norme le ‘principe de justice’. L’auto législation de l’individu est également régie par des méta-normes. La plus importante est celle qui oblige l’individu à mettre en vigueur les normes de la société si ces normes  respectent le principe du minimalisme et le principe de la justice. Pour le reste l’individu est libre de mettre en vigueur pour lui-même des normes qui bonnes lui semblent, aussi longtemps qu’elles restent cohérentes entre elles.

Une autre conséquence qu’on peut tirer de la norme suprême est le principe de la tolérance. Comme chaque société a le droit de mettre en vigueur les valeurs et les normes qui lui conviennent aussi longtemps qu’elle respecte le principe du minimalisme et de la justice, aucun membre d’une autre société est autorisé d’y contrevenir par la critique et encore moins par la force.

L’école, les normes et les valeurs

Il me reste de tirer les conséquences de cette analyse pour le sujet de notre colloque, à savoir l’école et les valeurs. Il y en a deux qui s’imposent immédiatement :

1. Les enseignants doivent avoir une attitude critique par rapport aux normes et valeurs qu’ils transmettent à leurs élèves. Car comme nous l’avons vu, les normes et les valeurs d’une société donnée ne peuvent légitimer l’enseignement morale que si elles sont valables. Les professeurs sont donc obligés d’examiner cela et comme ce travail relève de la philosophie pratique ils sont obligés de faire de la philosophie pratique.

2.  Ils doivent faire participer leurs élèves à ce travail critique.  En effet, la jeune génération n’accepte pas tout simplement les normes et les valeurs de leurs parents. Il est plutôt caractéristique de la phase de la puberté que la jeune génération rejette tout d’abord les normes et valeurs de leurs parents. Seulement après un travail d’auto- détermination critique les jeunes acceptent une partie de ces normes et valeurs et remplacent une autre partie par leur propres normes et valeurs. Les enseignants doivent soutenir leurs élèves dans ce travail critique en leur livrant les instruments rationnels pour le faire. Ils sont tenus surtout de soutenir l’effort de leurs élèves en leur assurant qu’ils sont les seuls juges en ce qui concerne leur responsabilité morale.

Permettez-moi d’ajouter quelques remarques concrètes sur la philosophie comme branche à l’école. A mon avis, il faut enseigner la philosophie à tous les niveaux scolaires. Les livres de philosophie pour enfants et les nombreux essais pratiques dans les écoles primaires dans différents pays ont montré que la philosophie doit avoir sa place au niveau de l’école primaire déjà. Cependant, ce qu’intéresse les enfants à ce niveau sont des énigmes et des questions physiques, biologiques et cosmologiques comme par exemple si le temps et l’espace sont limités, quoi existait d’abord, l’œuf ou la poule, si on peut imaginer des voyages dans une autre galaxie etc. Par contre, dès que les enfants sont capables de dire à leur père : ‘Tu as interdit d’allumer la télévision pendant les repas et maintenant tu le fait toi-même.’ ; c’est-à-dire dès que les enfants comprennent le principe de la validité universelle des normes, le centre de leur intérêt philosophique se déplace et ils posent de plus en plus des questions de philosophie pratique.

Lors de mon travail comme membre d’une commission chargée d’évaluer le travail des jeunes professeurs de philosophie au lycée je fus frappé par l’énorme engouement des élèves pour les questions philosophiques. Les professeurs n’avaient besoin d’aucun artifice pédagogique pour motiver les élèves à se lancer dans des débats acharnés et controversés. C’étaient surtout des questions comme : Les femmes ont-elles le droit à l’avortement ? La distribution des richesses dans le monde est-elle juste ? Quels sacrifices doit-on exiger pour sauver l’environnement ? lesquelles les intéressaient le plus. Je tire une conclusion évidente de cette expérience. Il ne faut pas programmer l’enseignement de la philosophie selon l’ordre historique et torturer les élèves avec des subtilités de l’histoire de la philosophie que très souvent les professeurs eux-mêmes ne maîtrisent pas. Il faut plutôt partir de questions de philosophie pratique bien concrètes issues de problèmes que les élèves rencontrent dans leur propre vie. Si l’on trouve des suggestions de réponses dans l’histoire de la philosophie, on peut alors introduire à ce propos une figure historique et éveiller ainsi l’intérêt pour l’histoire de la philosophie. La tâche principale de l’enseignant sera toujours de montrer aux élèves qu’il n’y a pas de réponses faciles à ces questions et qu’il ne faut jamais se contenter d’une réponse donnée et que le propre de la philosophie c’est de poser des questions radicales. Chaque société moderne doit se payer le luxe d’une institution qui pose des questions radicales, car ce luxe  lui permettra de survivre comme société vraiment humaine. Socrate n’avait-il pas dit qu’une vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue.


[1] L’expression ‚Schöne Seele’ (belle âme)  est empruntée à Platon et Plotin et fut à la mode au 18ème siècle dans les cercles humanistes en Allemagne. Fr.Schiller lui a donné sa signification classique dans son essay ‘Über Anmut und Würde’ (1793). Selon Schiller une ‘belle âme’ est une conscience qui ne connaît  pas l’opposition entre le devoir et l’inclinaison. J’emploie ce terme dans un sens légèrement différent. Si selon l’acception traditionnelle la ‘belle-âme’ est nécessairement innocente à cause de sa vertu, selon ma conception elle est nécessairement innocente à cause de son ignorance morale.

[2] J.W. von Goethe, Wilhelm Meisters Lehrjahre, Das Lied des Harfners, 2.Buch,13 Kap., Hamburger Ausgabe 136

[3] Un amoraliste n’est pas un homme amoral. C’est un philosophe qui soutient que tout est moralement permis et que par conséquent l’éducation morale n’a pas de sens.

[4] I.Kant, Beantwortung der Frage: Was heisst Aufklärung?,AA VIII, 35 „Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschliessung und des Muthes liegt, sich seiner ohne Leitung eines anderen zu bedienen.“ Comparez G.Seel, Kant, les Lumières et la  religion, in: Abdelaziz Labib et Jean Ferrari (ed), Kant, les Lumières et nous, Maison arabe du livre 2008, 415-435.

[5] Une proposition théorique est vraie si et seulement si ce que la proposition dit est le cas. Une proposition pratique est valable si et seulement s’il y a une obligation de la suivre. Comparez G.Seel, Décision et Rationalité, in : M. Esfeld et J.-M. Tétaz (ed), Génealogie de la pensée moderne, Ontos Verlag 2004, 395-412.

[6] G.Seel, Der Unterschied zwischen rechtlicher und moralischer Verantwortung und warum ich bei der Behandlung dieses Themas auch über den Papst reden muss. In:

[7] G.Seel, Ist der praktische Begründungsregreß abschließbar?, in: Akten des XII. Deutschen Kongresses für Philosophie, Innsbruck, Solaris, 1983,  609 – 619.

mars 14, 2011 - Posted by | Uncategorized

Un commentaire »

  1. […] Bayt Al Hikma a organisé l’année dernière sa première université autour du thème “Les valeurs et l’école” et je considère que le rôle de l’école est primordial dans la consolidation de la démocratie. Ci-après l’intervention du Professeur. Gerhard Seel Philosophe de Bern https://baytalhikma.wordpress.com/2011/03/14/avons-nous-le-droit-d%E2%80%99enseigner-les-valeurs/ […]

    Ping par Discussion avec Khadija Rouissi – Part 2 « Mocroland | novembre 16, 2012 | Répondre


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