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Intervention de Khadija Rouissi au premier colloque de Dialogos :

Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Je tiens à remercier mon ami Le Président Christian Charriere-Bournazel et les membres du conseil d’administration de la Fédération Internationale Diagolos pour leur aimable invitation à participer aux travaux de leur 1er colloque.

Au moment où nous discutons de l’égalité et de la discrimination :

Des centaines de millions d’enfants ne sont pas scolarisés dans le monde,

Plus d’un milliard de ses habitants vivent avec moins d’un euro par jour,

Près d’une femme sur 2 est battue ou victime de violences sexuelles,

75 % de la population mondiale vit dans des pays où les hostilités religieuses sont considérées comme « très élevées ».

Ces données chiffrées démontrent, hélas, que la philosophie ne recherche plus la sagesse, que la culture est éclatée en sous-cultures qui s’opposent, et puis surtout, que l’Europe n’est pas le centre du monde, et que sa stabilité dépend aussi et surtout de l’évolution de ces tendances extérieures. Quant à l’université, elle s’interroge, à juste titre, sur sa mission de culture et de critique. De plus en plus, on lui demande de préparer des professionnels, tout en l’accusant de ne plus préparer à la vie.

La planète est gouvernée par des forces économiques plus que par des Etats. Des processus plus ou moins anonymes d’arbitrages tranchent dans des labyrinthes de commissions, là où hier on croyait encore à des choix politiques.

La question de la violence et du religieux est vieille comme le monde ! Si Voltaire n’en est pas l’inventeur, il l’a mise à la mode dans la littérature moderne. Le malheureux Candide, propulsé par coups de pied, court d’un bout à l’autre de la planète et nous fait visiter avec lui les capitales de la violence.

Ce que Voltaire appelait fanatisme religieux est rebaptisé aujourd’hui fondamentalisme; un intégrisme qui nous préoccupe tous beaucoup; à très juste titre, mais n’oublions pas non plus que les massacres, notre siècle en a eu sa dose bien avant la montée en puissance de ces fous de Dieu : Hitler, Staline, le Cambodge, le Rwanda et les deux guerres mondiales et j’en passe.

Notre siècle est aussi celui de la violence la plus intime, fruit d’une désagrégation culturelle et sociale qui atteint le cœur de nos sociétés. Dans le culte de Dionysos, le lynchage est partout. Tous les épisodes du cycle nous montrent une foule qui déchire une victime avec ses mains, avec ses ongles, avec ses dents et souvent, la dévore vivante. Aujourd’hui, le lynchage est de retour.

Un jeune intellectuel musulman, Abdennour Bidar, dans une lettre ouverte au monde musulman adresse le message suivant : le monde musulman a enfanté des monstres terroristes aux noms de : les frères musulmans, Al QAIDA, Al Nosra, AQMI, BOCO HARAM et DAECH. C’est le prix de son choix : de mettre la religion dans sa version la plus fondamentaliste au cœur de sa civilisation.

Ce qui est visé ici, ce n’est pas l’islam en tant que foi ou pratiques culturelles, ou sentiments d’appartenance sacrés, mais l’islam en tant que moteur de la dynamique politique, économique et sociale au détriment d’une modernité séculaire.

En ce moment où nous discutons de l’égalité contre la discrimination, le porte parole de Daech lance cet appel publié en plusieurs langues :

« Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants …Français – ou un Australien ou un Canadien, ou tout (…) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-les »

La chance et le génie de l’Europe ont été ses grands penseurs, particulièrement ceux du siècle des Lumières; et dont les idéaux universels ont pénétré de larges couches sociales.

Dans le monde musulman, il existe aussi un courant, certes minoritaire aujourd’hui, qui s’est abreuvé directement ou indirectement à l’idéologie des Lumières. Je citerai quelques noms : Tahtawi, Taha Hussayn, Mohamed Bel Hassan Ouazzani, Farah Antoun, Kassim Amin, Ali Abderrazik, Adonis, tous ceux qui ont pensé la religion, la politique et la société en termes modernistes, sécularisateurs, rationalistes. Mohamed Ali de l’Egypte et Ahmed Bey en Tunisie ont été d’une manière ou d’une autre sensibles au message des Lumières. Un homme comme Tahtaoui (1801-1873) a lu Voltaire, Montesquieu, Rousseau.

Bien que l’Europe se soit moins révélée à eux comme modèle pacifique de civilisation mais plutôt comme une puissance de maîtrise et de domination.

Mais l’histoire n’est pas linéaire; elle est bien cyclique. Le monde musulman vit très certainement une période de grande décadence; mais cela n’a pas toujours été le cas; et les vestiges architecturaux du passé, en Andalousie et ailleurs, sont là pour nous le rappeler. Les écrits des anciens penseurs, du monde musulmans, aussi. Averroés (Ibn Roshd) était l’un des premiers philosophes, par exemple, à accorder une grande importance à la question de l’égalité homme-femme, ou encore ce qu’il a appelé avec Platon « l’ordre idéal de la vie sociale ». C’était un philosophe audacieux, considérant déjà à l’époque l’homme et la femme comme appartenant au même genre, quatre siècles avant les Lumières.

Alors que des grands philosophes du monde musulman, comme al-Kindi, al-Farabi, Avicène (Ibn Sina), ont manifestement ignoré la question de l’Egalité du genre dans leurs travaux.

Cependant Averroès n’était pas le seul penseur originaire du Maghreb, à s’intéresser à ces questions modernisantes pour son époque, il y en a eu bien d’autres : Un certain Aboul-Hassan el-Amiri, déjà en 912, c’est à dire à peine quatre siècle après l’avènement de l’islam, el-Amiri écrivait son fameux « discours sur la politique des femmes »; démontrant que les capacités de ces dernières dans les domaines des sciences et des industries n’étaient en rien inférieures à celle des hommes
Déjà en 912, des penseurs arabes progressistes, originaires du monde musulmans, tentaient un début de réconciliation prometteur entre d’une part le discours philosophique inspiré des textes de Platon et d’autre part le discours religieux qui se base sur le Coran et les citations du prophète. C’est ainsi qu’Averroès affirma le droit de la femme de signer elle-même son contrat de mariage sans passer par la bénédiction parentale; et avança aussi des propositions audacieuses qui n’ont pas encore été validés aujourd’hui, ni par les Musulmans ni par les Catholiques d’ailleurs, notamment le droit de la femme à présider les prières et offices religieux, en présence d’hommes. Le droit de la femme d’occuper les plus hautes fonctions politiques, académiques et juridiques … arguant l’égalité en nature entre homme et femme : S’il la devance dans quelques activités, elle aussi le dépasse dans d’autres, cela résulte du fait qu’ils se sont accoutumés à exercer ces activités plus que d’autres, et ce n’est pas dû à une nature particulière de l’un ou de l’autre. Les différences entre eux dans certaines aptitudes n’étant qu’une différence de degré et non de genre ou de nature.

La structure d’une pensée rationnelle argumentative dans le monde musulmans existe bien; et ce depuis longtemps; encore faut-il la remettre à l’ordre du jour dans un monde musulman dominé de plus en plus par les plus fondamentalistes.

Aujourd’hui, nombreux ont du mal à accepter que au nom de la religion, on viole, lapide, humilie ou opprime les femmes.

En Europe, après la seconde guerre mondiale, certaines valeurs universelles ont connu une importante « montée en puissance ». C’est notamment le cas du droit à la vie, à la liberté et à l’égalité. Puis se posa aussi l’épineuse question de la « guerre des dieux », pour reprendre la fameuse expression de Max Weber: comment concilier ces valeurs lorsqu’elles entrent en contradiction l’une avec l’autre ? ou qu’elles se contredisent entre ce qui est prêché à l’intérieur de la cité et la politique menée à l’extérieur. Des questions qui ont été légitimement soulevées par Locke et Hobbes notamment, auxquelles ils ont tenté d’apporter des pistes de réflexion autour de la notion de liberté. Au XXe siècle, Hannah Arendt traita de l’égalité confrontée au développement des totalitarismes qui prônent l’égalité absolue et coercitive, pouvant avoir dans sa dimension exacerbée un effet destructeur. Ou encore comment concilier l’universalité des droits humains avec les composantes culturelles locales des identités; comme le dit Hannah Arendt, lorsqu’elle parle de « l’abstraite nudité de celui qui n’est plus rien qu’homme », privé ainsi de son identité, de son histoire et de sa culture qui font qu’il est différent d’un autre qui partage les mêmes valeurs et aspirations universelles.

Nous avons tendance à oublier qu’en matière de généralisation de l’accès à ces valeurs et leur mise en œuvre effective dans la réalité quotidienne, le monde entier est en retard, pas seulement le monde musulman. Même en Occident, le système démocratique n’a pas été sans connaître de violentes remises en question ici ou de lents progrès là, il n’a commencé à fonctionner progressivement dans l’espace occidental qu’après la deuxième guerre mondiale, quand il est devenu l’idéologie générale et irréversible de la société et de l’Etat. Et cela, il faut bien le dire, après une victoire militaire des démocraties sur le fascisme.

Au moment où l’Egypte des années 50 connaissait un régime semi-libéral dans le cadre d’une semi-indépendance, l’Allemagne vivait sous la houlette du nazisme, et l’Italie sous celle du fascisme.

Il est certain que les discriminations dans leur différentes formes continuent à priver des millions de citoyens du monde de leur droits fondamentaux mais la discrimination envers les femmes a été et continue d’être assez frappante dans notre système culturel, un système globalement favorable aux hommes au détriment des femmes. Comme en Occident, les femmes intellectuelles, artistes, ont été injustement écartées de la mémoire historique malgré leur contribution. Mais je tiens à rappeler ici, au-delà de l’image opaque et régressive dans laquelle nous avons souvent tendance à renfermer la femme dans le monde musulman, le fait est que le droit de vote des femmes était parfois acquis dans certains pays à majorité musulmane bien avant d’autres pays d’Europe occidentale : en 1934 en Turquie, avant la France, et en 1956 en Tunisie et au Maroc, avant la Suisse. Ces préjugés selon lesquels la femme occidentale serait destinée à devenir, tôt ou tard, libre et égale des hommes alors que la femme orientale serait soumise par essence est tellement bien enracinée dans les mentalités qu’elle cache la complexité de la situation, et surtout sa dimension cyclique et non linéaire; même si le sens du progrès, lui, est inéluctable.

Le Christianisme n’a-t’il pas résisté aussi pendant trois siècles à la modernité européenne et survécu difficilement en s’y adaptant ? Certains imaginent qu’on pourrait se débarrasser d’un trait de plume de l’emprise du religieux sur le politique et sur la société dans le monde musulman, mais cela ne peut se réaliser sans luttes au sein de la société ni en dehors d’une dialectique historique. Dialectique entre la religion et la modernité, entre la culture et la politique. En s’appuyant sur une profonde analyse historique, car l’histoire se tient derrière les luttes du présent.

Se pose aussi la question de ce que nous pouvons faire ensemble, occidentaux et orientaux, pour faire avancer la cause progressiste dans le monde musulman; car notre combat contre les forces obscurantistes n’a plus de frontières dans cet univers mondialisé qui est le nôtre. Et nos luttes s’inscrivent dans la même veine, nous devons en être conscients. Ce qui se passe chez nous a immédiatement des répercussions sur ce qui se passe en France, en Europe, aux Etats-Unis, et vice versa.

– la crise de la culture islamique Hichem Djaït Edition Fayard
– L’Islam Approche critique Mohammed Arkoun Edition Jacques Crancher
– Femmes d’islam ou le sexe interdit Attilio Gaudio/Renée Pelletier Edition Denoël/Gonthier
– Le statut de la femme dans la pensée de Ibn Rochd Ahmed Abdelhalim Atiyya

juin 30, 2015 - Posted by | Uncategorized

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